L’intelligence de l’œil

Joëlle Cohen IMCEONous sommes très heureux d’accueillir Joëlle Cohen dans notre formation. Sa présence pousse notre répertoire vers des orchestrations plus audacieuses. Une voix de plus ajoutée à un chœur permet, en effet, d’aborder des partitions plus complexes. La sienne apporte au Lean Design un long parcours entièrement consacré à la rencontre de l’intelligence de l’œil et des interfaces digitales.

Au départ, la graphique. – Son point de départ est la graphique de Bertin. Cette discipline proposait aux géographes des guides d’action, des pistes de réflexion et des exemples de représentation des données, tant à travers des cartes que des diagrammes. La sémiologie, science des signes, était à l’époque la science pilote. Les travaux de Jacques Bertin, son maître à penser, ont donc été publiés sous le titre « Sémiologie graphique ». Ils ont été repris par Joëlle Cohen qui a projeté sur eux, au delà des sciences du signe, les apports de la psychologie cognitive, avec une ouverture vers le secteur de l’anthropologie cognitive centré sur les artefacts techniques permettant, dans les groupes humains, l’élaboration, la diffusion et l’accumulation des connaissances. Au cœur de ces artefacts figure l’écriture, mais aussi toutes les autres formes de représentations graphiques.

Le passage du print au web. – Dans les années 90, l’Internet se généralise, faisant apparaître au premier plan des préoccupations la conception balbutiante des sites web. Joëlle Cohen déplacera donc du papier à l’écran les grilles d’analyse élaborée dans son « organisation visuelle des informations ». Du print au web, deux éléments fondamentaux demeurent constant : la matérialisation des information se déploie toujours dans les deux dimensions du plan, et s’offre aux automatismes complexes de la vision, depuis la perception jusqu’à la mémorisation, en passant par la compréhension. À cet égard, sur papier comme sur écran, l’œil et le cortex engagent les mêmes mécanismes, déjà identifiés par la Gestalt théorie.

Au-delà de la lecture, l’activité. – Avec l’écran, s’y ajoute cependant une dimension temporelle et comportementale à travers l’interactivité et la modification de la scène visuelle par les actes de l’utilisateur, que ce soit pour naviguer de page en page ou de site en site, ou pour transformer sur l’écran les paramètres visuels de ce qui s’offre à ses yeux. Se dessinent ainsi d’un côté une ergonomie statique où fonctionnent des automatismes de lecture si anciens qu’ils sont profondément enfouis dans l’inconscient ; et d’un autre côté, au delà de cette simple prise d’information, une ergonomie dynamique liée à l’engagement d’actes de recherche et de production de contenus, plus ou moins approfondis et complexes.

Le détour par l’ergonomie. – Après avoir éclairé le fonctionnement des systèmes de signes par les mécanismes de la cognition, Joëlle Cohen va projeter sur cet ensemble les apports de l’ergonomie, et tout particulièrement de l’ergonomie cognitive. Elle complètera en outre cette approche déjà très globale en y ajoutant la dimension inter culturelle, soit un éventail de modèles et de contre-modèles distincts guidant la production et l’interprétation des information dans des voies aussi diverses que spécifiques, d’une aire culturelle à l’autre.

Le temps des synthèses. – Le déroulé de ce parcours vaut comme introduction générale à une thèse sur travaux tirant la synthèse de trente ans de pratique de terrain, auprès d’entreprises et d’organismes engagés dans la maîtrise du numérique. Son éclairage ne porte pas sur l’ensemble du dispositif informatique en ce sens qu’elle ne s’est jamais aventurée dans le génie logiciel ou l’architecture des réseaux. Et pourtant… Il porte sur la construction des interfaces entre l’homme et ce dispositif, dans une situation globale où tous les postes de travail, comme de loisir, tendent à s’uniformiser. Et il s’inscrit dans un monde du travail où la tendance la plus forte et la plus générale est la rencontre d’une demande d’autonomie individuelle accrue et d’innovation collective permanente, toutes deux portées et stimulées par le numérique.

Travail à l’œil et valeur ajoutée. – À cet égard, pas de meilleur regard que celui d’une personne fascinée depuis si longtemps par l’intelligence de l’œil, et ayant accumulé autant de réflexions pertinentes sur ces interfaces où se concentrent désormais toutes les technologies de l’intelligence. C’est très exactement le regard dont le Lean Design a besoin pour s’attaquer à un autre huitième « muda » : le gaspillage d’intelligence visuelle. Il se combat en accroissant l’efficacité des interfaces servant à guider l’opérateur sur son poste de travail autant que celles servant à guider les équipes dans le processus où ils sont engagés. À ce propos, le « visual management » désigne bien l’outil Lean approprié au retour réflexif et collectif précédant et accompagnant la conduite du processus. Reste à lui adjoindre quelques principes de déploiement de l’efficacité de ses représentations. La valeur ajoutée n’est pas simplement un fait comptable, c’est d’abord un fait cognitif. L’homme est ainsi fait qu’il se valorise lui même tout au long de sa vie et de ses actes, en capitalisant l’acquis tiré de ses expériences sensorielles, où prime l’expérience visuelle.